A une pérégrination entre les mondes: voilà à quoi ressemblent la vie et l'oeuvre de Paul Gauguin. L'artiste présente à sa propre civilisation qu'il méprisait le miroir d'une vie primitive et sauvage où règne une harmonie naïve, comme la promesse d'un paradis accessible. Paradis qu'il pensa trouver sous les tropiques.
Tout cela fait de Gauguin un défricheur du modernisme dans l'Art: il ouvre en effet la voie au primitivisme et il est l'un des premiers à mettre à l'unisson sa vie et son oeuvre.
Gauguin ne découvre pourtant sa vocation que tardivement. Auparavant, il parcourt le monde comme matelot. Déjà, plus jeune, il avait vécu au Pérou, chez son grand-père. Mais, à 25 ans, il s'installe et mène une vie bourgeoise: il se marie, a 5 enfants et s'enrichit en spéculant en bourse. Puis il rejette cette vie trop matérialiste, cette prison dorée, pour vivre en marginal et mener une critique systématique de la civilisation occidentale. Comme le philosophe Rousseau, il pensait trouver le bonheur en fuyant le monde et en retournant à la nature primitive.
Mais Gauguin entreprend aussi cette quête d'un paradis perdu par pur calcul: ce rêve, il le partage avec beaucoup d'Européens. On peut parler à l'époque d'un effet de mode dont Gauguin espère tirer le meilleur parti pour être reconnu comme un grand artiste et vendre ses toiles. Ainsi Gauguin restera-t-il toute sa vie, même isolé à Tahiti, un marchand.
Gauguin a plus de 30 ans lorsqu'il rejoint le cercle des impressionnistes. Mais il n'est pas reconnu et vit dans la misère. Il se retire alors en Bretagne où la vie est moins chère. Il s'installe dans le petit village de Pont-Aven. Des peintres viennent le rejoindre et il prend la tête de ce petit groupe. En Bretagne, le style de Gauguin se précise: sa ligne stable et solide qui donne son contour au sujet les plus importants l'éloignent des impressionnistes.
Mais Gauguin ressent à nouveau le désir de fuir: ce sera les tropiques, Panama puis la Martinique. Là, sous le soleil des tropiques, ses couleurs gagnent naturellement une nouvelle puissance lumineuse.
Il revient cependant assez vite en France et à Pont-Aven. Poursuivant sur ce chemin qui s'ouvrait devant lui, il développe un style très personnel, tournant le dos à l'impressionnisme. Avec le peintre Emile Bernard, il invente le Cloisonnisme: toutes les surfaces sont marquées d'épais contours. Ces oeuvres y gagnent un aspect plus abstrait et plus décoratif. Il s'inspire alors tout autant de l'art médiéval (vitraux) que des estampes japonaises.
Le tableau La Vision après le sermont ou la Lutte de Jacob avec l'Ange montre cette double influence (voir ci-dessus). Un tronc d'arbre structure le tableau, le partageant en 2, suivant le diagonale descendante, à la manière des estampes japonaises. Il sépare des femmes en tenue bretonne au premier plan qui songent au sermon qu'elles viennent d'entendre et leur vision à l'arrière-plan. Bref, sont associés une scène du quotidien et une scène surnaturelle, la réalité et la rêve. De plus, la lutte entre Jacob et l'Ange est inspiré par la peinture chrétienne du Moyen-Age. Le tout est sublimé par la couleur rouge et les forts contrastes. Ici, l'objectif de Gauguin est moins de représenter la réalité que d'inspirer des sentiments. Pour cela, il sera beaucoup critiqué par les purs impressionnistes dont le but premier était d'imiter la nature.
En 1888, Paul Gauguin rejoint Vincent Van Gogh à Arles, en Provence. Il espère ainsi mettre un terme à ses problèmes financiers puisque le frère de Vincent, Théo Van Gogh, lui promet de l'entretenir. Cependant l'expérience tourne mal (voir article sur Vincent Van Gogh et Paul Gauguin à Arles).

Il retourne alors en Bretagne et poursuit ses expérimentations. Le Christ jaune (image ci-dessus) représente de nouveau une vision: un crucifix devant des femmes en prière. Les coloris extrêmes, du jaune au rouge, confèrent au tableau un aspect surnaturel. De plus, le Christ qui souffre fait aussi écho à l'artiste souffrant pour créer son oeuvre. Les impressionnistes, de nouveau, ne comprennnent pas cette oeuvre: les impressionnistes voulaient révolutionner la peinture allant toujours plus loin dans la nouveauté; Gauguin se réfugient dans les croyances, les mythes, un passé idéalisé. Il veut révolutionner l'Art en revenant à ses sources.
Il finit par rejoindre le groupe des Symbolistes. Ceux-ci ne veulent plus simplement représenter la réalité mais révéler son sens profond. Les tableaux de ces artistes doivent donc mettre en forme une idée et la révéler indirectement. De plus, l'oeuvre doit être avant tout décorative, comme l'était à l'origine les peintures égyptiennes.
Mais Gauguin pense toujours à son paradis perdu. En 1891, il part pour Tahiti. Là-bas, il tourne le dos aux colons français: il entend vivre parmi les indigènes polynésiens et découvrir leur culture. Bien sûr, Gauguin est déçu: Tahiti n'est pas un paradis. Mais il s'attèle dans ses tableaux à représenter un monde meilleur, rejetant tout aspect négatif et restant fidèle à ses idéaux naïfs. La nature et l'Homme sont censés se confondre dans les coloris réjouissants des motifs abstraits. Tous les sens sont interpellés. Des objets typiques sont intégrés au tableau. Dans le tableau Le Marché (image ci-dessous), Gauguin reprend le langage visuel schématique de l'Egypte ancienne. Pour peindre un peuple primitif, il fait le choix d'utiliser une représentation primitive.

Par cette naïveté, Gauguin répond ainsi aux attentes de ses clients européens qu'il prétend mépriser. Le peintre connait cependant des difficultés: l'élan créateur attendu fait défaut et il peint peu. son style n'évolue plus. Son humeur est morose. Son porte-monnaie est vide, et même au paradis, il souffre de ne pas avoir plus d'argent. Enfin, sa santé vacille: il doit faire face à des problèmes cardiaques et est très fatigué.
En 1893, il décide de rentrer à Paris. Dans la capitale, il pense enfin être reconnu pour son talent. En effet, il a vendu de très nombreux tableaux pendant son absence. Cependant, le public n'adhère que modérement: "pour amuser vos enfants, envoyez-les à l'exposition Gauguin", écrit un critique. Il est intéressant de noter qu'en voulant trouver un style primitif, plus naïf, l'artiste est accusé de faire un travail d'enfant: c'était en quelque sorte son but!
Et les ennuis s'accumulent. De retour en Bretagne, il n'y retrouve pas ses amis, tous partis. Au cours d'une bagarre, il se casse la cheville et finit à l'hôpital. Le procès qui suit tourne à son désavantage. De même, il ne parvient pas à récupérer l'argent de la vente de ses tableaux. Il organise alors une vente aux enchères qui s'avère être un fiasco: aucun tableau n'est vendu. Gauguin se sent abandonné de tous. Faché, fauché, il fait ses bagages et repart sans avertir personne à Tahiti en 1895.
Il se voit alors dans la peau d'un artiste incompris et insoumis: "on gravit son calvaire en riant, les jambes tremblent sous le poids de la croix; en haut, on grince des dents, puis on se venge à nouveau d'un sourire". Il se soucie alors beaucoup moins de plaire au public européen et renonce à tout compromis artistique. Il peint maintenant avec amour un entourage qui s'adonne à un farniente dont la société occidentale et lui-même sont incapables.
Mais à nouveau l'argent manque et les ennuis de santé se multiplient. La dépression menace et il songe au suicide. Lançant un ultimatum au destin, il se donne quelques mois pour redresser la barre, ou il mettra fin à ses jours.C'est alors qu'il rassemble toutes ses forces pour réaliser un tableau grand format afin de montrer au monde quel génie il n'avait pas su reconnaitre.

Il s'agit de D'où venons-nous? Qui sommes-nous? Où allons-nous? (image ci-dessus). Ainsi se cotoient sur la même toile (comme dans la peinture médiévale) plusieurs scènes représentant la naissance; la vieillesse, un couple d'amoureux, une étrange statut. Gauguin le primitif veut transmettre une idée: la vie est un mystère incompréhensible, impénétrable.
Une fois cette oeuvre achevée, l'artiste se retire à la montagne pour se suicider. Mais sa tentative échoue et il finit à l'hôpital. Heureusement, en Europe, quelqu'un a acheté sa dernière oeuvre (D'où venons-nous?...). Ses problèmes d'argent sont pour l'instant en partie résolus et Gauguin recommence à peindre son paradis exotique comme si de rien était.
Et voilà qu'un collectionneur lui propre un soutien financier constant en échange de ses tableaux! Peut-être parviendra-t-il enfin à trouver la paix! C'est sans compter sur son caractère sanguin. Avec l'argent, il fonde un journal et critique le système colonial. Il fait face alors à de nombreux procès pour diffamation. C'est comme si Gauguin, irritable, impétueux, ne pouvait s'empêcher de se facher avec tout ce qui symbolise ce monde bourgeois, cette civilisation occidentale qu'il onit.
En 1901, il décide alors de fuir, de nouveau, vers les Marquises. Mais là encore, il se fache avec l'Eglise locale, avec le fisc, et les procès recommencent. Le tableau Contes barbares (voir ci-dessous) montre à quel point le changement d'humeur de Gauguin s'est emparé de ses sujets habituellement nourris de naïveté. La présence d'un Européen à la mine menaçante semble invoquer la menace que la culture occidentale fait peser sur le monde révé: un démon s'est introduit au paradis. De plus, Il s'agit pour Gauguin de faire le bilan de sa vie parmi les indigènes: lui qui voulait redevenir un sauvage est bien obligé de constater qu'il ne peut renier sa culture, ses origines. Il ne sera jamais un Maori authentique.

Surtout qu'il est condamné pour fraude fiscale à 3 mois de prison et une forte amende. "Toutes ces préoccupations me tuent", écit-il. Et en effet, il meurt peu après.
Quelques jours avant sa mort, il avait reçu une lettre d'un des ces collectionneurs: "vous êtes en ce moment cet artiste inouï, légendaire, qui du fond de l'Océanie envoie ses oeuvres déconcertantes, inimitables, oeuvres définitives d'un grand homme, pour ainsi dire disparu du monde. Bref, vous êtes passé dans l'Histoire de l'Art".
Sa mort coïncide donc avec le début du triomphe qu'il avait tant attendu, au sein de cette société européenne qu'il haïssait.



